SEMAINE 3


Lundi 9h00 : Gégé masteurise Méga-Man

Plus que quelques minutes avant l’arrivée de Méga-Man. Comment gérer l’affaire ? Gégé se ressert un verre pour mieux se concentrer. En quelques gorgées, la théorie émerge des profondeurs spiritueuses : il faut déstabiliser l’auditeur d’entrée de jeu. Qu’il se méfie de nous et nous laisse définitivement tranquilles.

Mon acolyte repasse les données en revue : une tête rouge ? Chauve ? Toute en longueur ? D’accord. Le premier qui prononce « Nono le petit robot » confie à l’autre la prochaine note de frais. Pari tenu.

De l’agitation dans le couloir, sûrement l’arrivée de notre hôte. Gégé finit sa boisson d’un trait. Nous partons à l’assaut. Au moment de lui serrer la main, mon pote se met bien en face de Méga-Man et lui annonce direct : « Bonjour, je suis Nono le petit robot, l’ami d’Ulysse. » Bienvenue dans l’espace ! Enorme coupure son. Plus personne ne bouge. L’intéressé est encore plus rouge que précédemment. Sa tronche n’en finit pas de s’allonger. Derrière son comptoir, Solénoïde semble la seule à saisir ces propos interstellaires. Le Boss tire la gueule. Peu importe. Gégé me regarde tout sourire. Pari gagné.

Emporté par sa réussite, Gégé croit bon d’en rajouter une couche : « Bidibidip ! » A quelques encablures de la retraite, ce taré n’a vraiment plus peur de rien. Au moins, on est sûr que Méga-Man a compris le message. Sa mallette stricte, son cirage satiné, son costume impeccable contrastent au maximum avec la situation. Victoire par k.o ! Gégé s’en retourne fièrement, répétant à haute voix : « Bidibidip ! Bidibidip ! »

Il est comme ça, Gégé. Faut pas l’emmerder.


Lundi 14h00 : Le Loto Cadre

Le nouveau venu sait maintenant que nous sommes de grands professionnels. Et que sa présence ne va en rien modifier nos habitudes. Mais Gégé tient à enfoncer le clou. Pour la réunion de présentation, il me suggère un Loto Cadre !

Le principe est simple. Chacun dissimule une grille de mots sous une feuille blanche, de façon à pouvoir les lire par transparence sans attirer l’attention. A mesure qu’ils sont prononcés, les mots sont cochés. Le premier à avoir complété une ligne ou une colonne doit se lever et crier à l’orateur sa désapprobation.





Méga-Man se lance dans une interminable présentation de sa mission. Attentifs aux mots prononcés, nous ne suivons rien de son propos. En quelques minutes, j’ai : bénéfice, solution, objectif, perspective et stratégie. C’est bien parti. De son côté, Gégé qui connaît quelques problèmes de vue soulève régulièrement le papier de camouflage ou s’en rapproche à quelques centimètres. Le voir ainsi le nez collé à une feuille blanche est plutôt gondolant. Soudain, mon pote agite ses papiers. Trop tard, il se lève et lance à l’assemblée : « Foutaises ! »

Martine Marteau fait un bond sur sa chaise. Prenant un air grave, Solénoïde acquiesce de la tête. Méga-Man ne finit même pas sa phrase. Géraldine lance un soupir de baryton. Elle s’apprête à vitupérer mais Gégé l’arrête d’un geste : il a besoin de réfléchir. Consterné, le Boss le remercie pour sa fulgurante participation. Cette fois c’est sûr, on va avoir la paix pendant un bon moment.


Mardi 10h00 : Interrogation surprise

L’auditeur a installé son quartier général en salle de réunion. Le voilà qui passe muni d’un bloc de papier, un stylo, une calculatrice. D’une démarche sûre, le zozo trace vers les clones. Je contemple la pile de dossiers sur mon bureau. Tout ce boulot ! Mes yeux buttent sur le Zarathoustra. Bien calé derrière l’écran informatique, j’en commence la lecture.

Dès les premières pages, c’est le choc. Je m’attendais à de grandes abstractions philosophiques avec des wagons de concepts abracadabrants. Je tombe sur un homme descendant de sa montagne, entouré de nature. Le style est éblouissant. Je retrouve les explications de Gégé : l’homme a fait un sacré chemin depuis le ver de terre. Il se croit l’aboutissement de l’évolution alors qu’il n’est qu’une corde tendue entre la bête et ce qui lui succédera. L’homme est amené à être dépassé.

L’élan poétique me transporte en salle de pause. Nez à nez avec Méga-Man ! Je dégaine le premier : « Il y a encore beaucoup du ver en l’homme. » L’auditeur reste scotché. Il agrippe sa calculatrice et quitte la pièce sans demander son reste. Avec satisfaction, je constate que la leçon de la veille a été parfaitement assimilée.


Mardi 14h00 : Une communication délicate

Il est grand temps de mettre à profit mes nouvelles connaissances littéraires auprès de la petite Christelle. Autant la sobriété du verbiage de Méga-Man en facilitait la mise en boîte, autant séduire la belle relève d’une autre paire de manches. A coup sûr, elle trempe du Victor Hugo dans son chocolat, mâchouille Hegel en salade et dégomme deux ou trois tranches de Kant pour son quatre heures. Il faudrait lire tout Nietzsche. Je me contente de finir le prologue.

Mon estomac se tord. Le couloir aussi. Trac ou patraque, il faut se lancer. Le moment crucial se rapproche jusqu’à coïncider exactement avec le présent. Elle est là, devant moi. Impossible de reculer. L’histoire, notre histoire, est en marche. Mon cœur pulse, ma bouche est pâteuse. Bordel de merde. Tout ce que je demande, c’est cinq minutes avant que les haricots remontent. Lui vomir dessus, ça, elle ne le comprendrait pas.

Je prends un air songeur, relève un sourcil. Mon regard se perd à l’horizon. La pensée jaillit en bloc : « Il y a beaucoup de ver en l’homme. » Voilà. Pour sûr, elle ne s’attendait pas à trouver pareille érudition en ces lieux. Le temps qu’elle en réalise toutes les conséquences, le prince devant elle, sa vie qui bascule, enfin la grande aventure et ses yeux vont s’éclairer. Elle me dira que Nietzsche est son auteur fétiche, et tôt ou tard, nous partirons main dans la main. C’est inéluctable.

Elle fronce les sourcils : « J’ai un oncle qui en a eu, il parait que c’est épuisant. » Mais de quoi parle-t-elle ? Impossible de lui avouer que j’ai espionné son ordinateur. Je suis coincé. Seule sortie : j’explique qu’il s’agit de Gégé. « Oh, le pauvre. Surtout à son âge ! » Un coup pour rien. Ce n’est pas grave. Sinon qu’il va falloir annoncer à mon pote qu’il a un affreux ver solitaire dans les intestins.


Mercredi 10h00 : Avec mes remerciements

En contrebas, un agent aligne méthodiquement les véhicules stationnés. Quatre à la suite. Et le prochain est celui de Gégé. Trop tard. Le sbire relève la plaque minéralogique, griffonne son carnet. Est-ce de passer son temps à coller des prunes aux honnêtes gens qui fait de lui un sombre crétin ou l’inverse ?

Bien sûr, il y a mon aversion naturelle pour l’uniforme. A commencer par le costard cravate des bureaux. Mais ce qui me troue le plus, c’est le principe : devoir payer pour s’arrêter. Avant, on travaillait pour acheter la voiture, laquelle nous permettait d’aller travailler. Tout s’équilibrait merveilleusement et l’on pouvait espérer bosser moins, gagner moins, consommer moins. En somme, vivre mieux.

Mais en tarifiant le vide, notre clown assermenté déséquilibre le système. Il nous pousse dans le gouffre du toujours plus. Sa molle démarche n’est pas celle d’un agent de la paix. C’est celle d’un fantassin de la guerre économique. Bas résilles sous son pantalon strict, matraque bien enfoncée, pétoire en bandoulière, d’autres métiers du trottoir sont plus respectables.

Dans le débarras, j’ai repéré une vieille seringue à colle. Solénoïde se nourrissant exclusivement de yaourts, il y en a sûrement un stock dans le réfrigérateur. Je bondis de mon fauteuil, ramène le matériel, charge la seringue, ouvre la fenêtre. Les masses des travailleurs crient vengeance. Leurs plaintes montent des quatre coins de la ville. Elles me bouleversent. L’air fouette mon visage. Me voilà prêt à combattre l’agent pathogène avec mon guano lactique.

La cible se rapproche. Le doigt sur la détente, j’attends les ordres. A la balistique, ils s’interrogent encore sur la vitesse du vent, le temps de chute. Larguez ! Mon missile fend l’air, se disloquant en fines gouttelettes. Il s’écrase sur le sol, juste sur les talons de la victime. Raté ! L’ennemi continue sa sinistre mission. Il sera bientôt de nouveau à portée de tir. Dernière chance. Je recharge.

Penché au-dessus du vide, la seringue dans le prolongement de mon corps, je suis zen. Le vent cesse, la rue fait silence. Au moment exact, j’envoie la sauce en un coup. La giclée explose pile sur son képi. Hourra ! Un tir exceptionnel ! Du calme, mes amis, du calme. Ne nous emballons pas. C’est même le moment d’un peu de recueillement. D’une prière pour cette âme perdue. Elle s’était égarée, je l’ai convertie. Baptisée au bifidus actif, elle suivra désormais la voie de la sagesse, celle qui fait un détour pour éviter notre rue. Ainsi soit-il.


Mercredi 16h00 : Mozart

Tout le monde bosse. Enfin, tout le monde sauf moi. Le tour en salle de pause s’impose. Je tombe sur Mozart, le yorkshire de Solénoïde. Tous les mercredis - les habitudes, moi, ça me fige - la maman de notre standardiste s’occupe du monstre. Elle lui fait sa sortie clopin-clopant, chacun tirant l’autre dans les orties, puis le ramène à sa maîtresse en fin d’après-midi.

Le ramasse poussière, auquel il ne manque qu’un manche bien placé, porte bien son nom : plus il aboie, plus des sons étranges lui cassent les oreilles. Alors, pour marquer son mécontentement, il aboie de plus belle, sans se rendre compte qu’il est la source de l’insupportable bruit qui le gène. Tu parles d’un virtuose ! Seulement là, seul avec moi, le york sent le danger. Il reste sur ses gardes. Je boîte de la jambe gauche, laissant la droite disponible pour pouvoir droper à tout moment l’auteur-compositeur-interprète. Chacun toise l’autre, façon western.

Solénoïde est persuadée que « Mozart est un être humain comme les autres ». Elle lui parle en conséquence. Et dans le fond, je partage la même croyance : « Ne t’avise pas de l’ouvrir, sale bête. Ou je te satellise sur Pluton et tu retombes directement en moumoute hippie sur la tête de Méga-Man. » La teigne se tait. J’ai su trouver les mots. Peut-être vais-je pouvoir accéder à la machine à café sans mettre ma terrible menace à exécution.


Jeudi 11h30 : Le cas Annie

Gégé est catastrophé : Annie-les-gros-mollets vient de restreindre l’accès à Internet. Annie… Tout un poème. Chaque jour, je vois mes collègues s’asseoir sur leurs séants et polir sagement leurs existences, s’appliquant à en rectifier sans cesse le cap, à en élaguer les plus infimes imprévus. A force de se rassurer, ils deviennent ce qu’ils sont déjà : des êtres mesurés, incapables de vibrer, d’avoir le moindre coup de foudre, qui finissent par choisir leurs femmes comme leurs boîtes de petits pois : avec parcimonie.

Sauf Annie.

Annie, c’est la magie des petites crasses par derrière, le brio des crises d’hystérie, l’élégance des chaudes larmes, la puissance des refus inattendus, la surprise des dossiers égarés. Contradiction, étourderie ou simple méchanceté, tout est possible car Annie ne se calcule pas. Elle est à la fois la fin du cogito, l’effondrement du sujet et le dépassement de toute philosophie. Prophète de la mise en page merdique, nabi des parafeurs oubliés, chiromancienne du café froid, sa déraison sonne comme un message : « Tracez votre propre voie, ne suivez que vos instincts et ne vous contentez pas d’être, devenez ! » Non, je rigole. Elle est conne. C’est tout.

La cinquantaine bien tassée, le style boudin sur talons aiguilles, la physiquement incontournable Annie-les-gros-mollets est une sacrée perverse. Dès qu’elle a une once de pouvoir sur vous, comptez sur elle pour trouver la manière la plus astucieuse de vous pourrir la vie. Les clones, qui n’ont pas compris qu’elle tirait jouissance de ces petites tracasseries, s’y cassent les dents régulièrement. De mon côté, je me contente d’éviter la tordue.

Mais là, c’est différent. Apparemment, Annie a fait installer un filtre internet qui bloque l’accès à certains sites, particulièrement ceux que mon pote Gégé affectionne. Faire du zèle n’étant pas sa spécialité, nous pensons sur-le-champ à l’influence de Méga-Man.

Gégé est hors de lui. Comment va-t-il accomplir sa divine mission ? Il projette d’installer à ses frais sa propre ligne internet. Cela risque tout de même de se voir. Ne serait-il pas possible de contourner l’obstacle par l’intermédiaire d’un service de surf anonyme ?

Gégé m’embrasse sur le front. Il va pouvoir repartir à l’assaut des contrées éblouissantes du sexe facile. Nous avons su contourner le piège tendu par Annie. Pour fêter cette victoire, j’invite mon pote à déjeuner. Aux frais de la boîte, cela va de soi.


Jeudi 15h30 : Prosaïque Martine

Note de frais en main, je soigne mon entrée : « Ô Martine ! Debout dans l’ère successive, brisez, mon corps, cette forme pensive ! Buvez mon sein, la naissance du vent. » La comptable me tend le formulaire. Maintenant, pour se faire rembourser, il faut la signature du Boss. « Non ! Pour moi seul, à moi seul, en moi-même, auprès d’un coeur, aux sources du poème, tu ne peux pas me faire un coup pareil ? » Si. « Cruelle Martine ! M’as-tu percé de cette flèche ailée qui vibre, vole, et qui ne vole pas ? Le son m’enfante et la flèche me tue ! Bordel de merde. Je ne vais tout de même pas le payer de ma poche, ce déjeuner ? »

Je lui explique que ce repas est important pour la boîte, pour Gégé, à cause de ses problèmes intestinaux dont il ne veut pas parler. Rien à faire. Martine reste inflexible. Faisant fi de mes vers enflammés, elle reprend la procédure à zéro : les dépenses concernées, l’armoire des imprimés, le formulaire en question. Elle me demande si j’ai la signature du Boss. Non. Alors, comme un film repartant en arrière, elle se relève, rouvre l’armoire, y replace le précieux feuillet, s’assoit et revient à la position initiale.

En dépit de ma prodigalité poétique, le déjeuner est pour ma pomme. Décidemment, de nos jours, le talent ne paie plus.


Vendredi 10h00 : Intuition paranoïaque

En contrebas, le monde continue son incessant défilé. Mais quelque chose a changé dans l’air. Je le sens. Quelque chose qui suggère des filtres internet et impose des notes de frais en bonne et due forme. Quelque chose avec une tête rouge, chauve, toute en longueur. Un mauvais relent envahit l’étage. Il gagne les consciences pour ne plus les quitter. Gégé partage mon inquiétude. Il m’apprend que certains logiciels vont jusqu’à calculer la distance parcourue par la souris afin d’estimer la productivité des employés. Je m’imagine en train de faire des ronds dans le vide à longueur de journée ou mieux encore : amener mon vélo, le renverser sur le guidon, tourner la roue arrière à fond et plaquer la souris dessus jusqu’à ce que le compteur du programme mouchard explose.

Le détecteur de fumée me parait bien volumineux. N’est-ce pas la planque idéale pour une caméra miniature ? Comme dans les films d’espionnage. Fébrile, j’ouvre un document de travail au hasard, tape quelques lignes, compte les caractères, estime ma moyenne horaire, imagine la courbe catastrophique, l’épais dossier sur mon cas, les preuves accablantes de mon inactivité.

Performance, rentabilité, optimisation. Je suis au bord de l’asphyxie. Ce qu’il me faut, c’est une tarte Tatin. Bien chaude, avec crème glacée et chantilly. Ensuite, je bosse. Promis. Il y a sûrement un rendez-vous extérieur qui traîne. Voyons voir. En cherchant bien…


Vendredi 16h00 : Happening suspect

Comme à chaque pot du vendredi, les clones sont surexcités. Numéro 2 prend son pouce en photo avec un téléphone portable. Numéro 5 imite un cerf-volant. Tout est normal. Sinon la joie crispée d’Annie-les-gros-mollets. Sourire lui est peu familier qu’on dirait qu’elle grimace. Martine Marteau se lance dans une blague où il est question de crocodile, de lion et de crocolion. Les rires à gorges déployées m’inquiètent. De la part de notre championne ès bides, un tel succès est des plus inhabituels.

Les conversations en viennent au fameux auditeur. Mes collègues parlent de méthodes rigoureuses, de solutions draconiennes, de don pédagogique. Un vrai désastre. La petite Christelle vient me voir. Vite, un bisou ! Elle s’approche de moi, me chuchote à l’oreille : « Pour le ver de Gégé, le médicament est le Mermagol. »

Rhaaaa ! Même elle cherche à faire son intéressante. C’est la goutte d’eau. Vilain Méga-Man ! Tu t’es mis en tête de me désintégrer mes après-midi dilettantes, mes lectures alexandrines, mes stagiaires lascives ? Gagné, gros nez. Le loup va sortir de sa tanière.




Blog de décompression à usage thérapeutique
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