SEMAINE 2
Lundi 9h00 : Rechute inquiétante
« Où as-tu mis mon classeur de références ? » Numéro 4 fonce vers mon armoire et l’ouvre sans ménagement. A croire qu’il a vu clair dans ma combine de glandeur. Hors de question d’alimenter sa colère par une opposition frontale. J’applique la méthode aïkido, l’accompagnant dans son élan, lui proposant la visite de mon meuble bas. Il se rue dessus. Toujours rien. Ses yeux scannent la pièce une dernière fois puis il repart, sans un mot.
J’arrive à l’open-space, au moment où notre revenant psychorigide interroge l’assemblée sur un ton glacial. Personne ne moufte. Le clone inspecte les placards un à un. La descente continue chez Géraldine puis à l’accueil. Désemparée, Solénoïde lui demande s’il cherche un cadeau surprise. Pas de réponse. Pas un sourire. Rien.
Numéro 4 s’apprête à entrer dans mon bureau quand je lui fais remarquer qu’il l’a déjà vérifié, que le classeur ne s’y trouve pas. J’use d’un ton exagérément calme, comme si j’avais affaire à un forcené jonglant avec des tronçonneuses dans une nurserie. Le petit plus, c’est que, pour une fois, je suis sincère : les précieuses références dorment toujours là où je les ai cachées, au fond du débarras.
Il me regarde les yeux aux bords des larmes, renonce, prend son manteau, appelle l’ascenseur. Solénoïde est persuadée d’avoir gaffé. Je la rassure : elle ne pouvait pas savoir qu’il ne s’agissait pas d’un anniversaire. Martine Marteau soupçonne Numéro 4 d’entamer une dépression. Cela ne m’étonnerait pas. Avec son histoire de mystérieuse disparition de classeur, ce garçon m’inquiète de plus en plus.
Lundi 14h30 : Géraldine en émoi
Christelle passe une tête : « Géraldine fait des bruits bizarres. »
Même en temps normal, l’énormité de Géraldine a de quoi impressionner. Obèse parmi les obèses, son corps est enveloppé d’arrondis, eux-mêmes arrondis d’arrondis, etc. Le genre qu’il vaut mieux ne pas pousser dans l’escalier. Mais cette fois, c’est dantesque. Les yeux grands ouverts, la pauvre répète en boucle : « Ça va pas… Ça va pas… » Peut-être est-elle en train de se transformer en montgolfière ? Ses doigts s’écrasent sur le bureau en blanc, rose, rouge, violet. La litanie devient monosyllabique : « aaa… paaa… »
Pour une fois très au fait, Solénoïde ouvre un tiroir, sort une boîte, en extrait un comprimé blanc. Elle le glisse entre les lèvres du pachyderme. Géraldine se ramollit. Elle pose la tête sur ses bras puis le gros bébé s’endort en bavant. S’il ne se réveille pas avant ce soir, je ne vois qu’une solution : le treuil.
De toute évidence, la crise est consécutive au manège de Numéro 4. Notre déléguée du personnel a dû prendre un peu trop à cœur l’incident du matin. Encore sous le choc, la petite Christelle va se passer de l’eau sur le visage. J’en profite pour jeter un œil sur son écran. Un texte sur Nietzsche. La coquine lit pendant ses heures de bureau.
Sans que je sache ni pourquoi ni comment, je me sens soudain empli d’un profond attrait pour les choses de l’esprit. Et notamment pour la littérature allemande post-romantique.
Mardi 8h00 : Un engouement soudain
Après quelques errances chez les bouquinistes, j’ai enfin mis la main sur un Zarathoustra d’occasion, une des œuvres de ce Monsieur Nietzsche. Il traîne sur un coin de mon bureau, bien en évidence.
C’est Gégé qui entre le premier. Il remarque l’ouvrage, le prend en main, s’extasie sur son auteur, évoque le nihilisme. J’aimerais lui expliquer que je ne suis pas nihiliste pour un sou, que je crois au christellisme, à sa cuisse légère, au galbe de ses hanches, mais le voilà lancé : « L’homme est le fruit d’une lente évolution. Mais il voudrait en être le reflux et retourner à la bête. Il n’est que misère, fange et pitoyable suffisance. Tout comme chaque espèce a créé quelque chose qui la dépasse, lui aussi sera un jour dépassé par sa propre descendance. » Ainsi parle mon pote Gégé.
Je lui avoue qu’il s’agit d’un simple appât pour attirer la petite Christelle. Mon acolyte me toise avec dédain puis m’ordonne d’attaquer sur le champ la lecture de cette œuvre capitale. Aucun problème, du moment que je dispose d’un pupitre adapté. Bien rebondi, le pupitre.
Mardi 13h00 : Accord suspect
Trois étoiles au Michelin, Château Margot 1982, le déjeuner s’annonce haut de gamme. Rencontre au sommet avec les clients de la grosse commande, celle dont j’ai allègrement truandé le dossier. En face du Boss et de moi-même, deux inconnus : Monsieur le Président et son bras droit, Méga-Man. La quarantaine, tiré à quatre épingles, ce gars a une tête bizarre : rouge, chauve, toute en longueur.
Nos chefs s’entendent à merveille. Pays exotiques, grands crus, tuyaux boursiers, c’est tout juste s’ils ne se tapent pas sur la cuisse. Leur connivence m’échappe. Ont-ils usé leurs pantalons sur les mêmes bancs d’école ? Fréquentent-ils les milieux libertins ? Font-ils partie d’une société secrète ? Devrais-je soigner ma parano ?
Au fromage, Monsieur le Président aborde enfin la fameuse commande. L’affaire semble en bonne voie mais le grand ponte y met une drôle de condition : que Méga-Man réalise un audit amical. Etrange coutume que d’aller regarder sous les jupes de ses associés. « Cela permet de mieux se connaître, soutient-il. De progresser ensemble. To work together, to win together. » Mon Boss a un léger rictus. Sans doute un début d’érection. Il a trouvé son maître.
Mercredi 9h00 : Le jeu du dictionnaire
Même si toute l’équipe est au courant depuis une semaine, le Boss tient à officialiser la grosse commande par une réunion extraordinaire. C’est son côté régalien. Il prépare l’équipe à l’intervention de Méga-Man, insistant sur le côté amical de l’audit. Géraldine est sceptique. Elle demande si une telle intrusion est légale. Martine Marteau cite de tête quelques articles du code du travail et Solénoïde met son grain de sel : Méga-Man ne doit pas toucher à la papeterie parce qu’elle a tout rangé ce matin.
Puis vient la traditionnelle cascade de diagrammes couleurs primaires, fulgurants histogrammes stylisés, mirifiques camemberts 3D. Je sors quelques mots à cinq syllabes pour faire acte de présence. Parfois, je soupçonne le patron de me garder uniquement pour mes interventions raffinées, comme caution intellectuelle de cette effroyable orgie numérique.
Le reste du temps, avec Gégé, notre attention est accaparée par le jeu du dictionnaire. La règle est simple : chacun doit utiliser le mot tordu que l’autre lui a concocté. Saisissant une brèche, je me lance : « Ce projet est une vraie dermatomyosite. » Gégé riposte aussitôt : « Oui, il faudrait revoir la cosmogonie de notre approche client. » Très fort, le Gégé. Comme il se plait à le répéter : trente ans de latence feront toujours la différence.
Mercredi 16h00 : Le concours Miss Passante
La boîte croule sous le travail. Les délais prennent des proportions absurdes. L’ambiance est à l’urgence permanente. Nous passons notre temps à nous croiser dans les couloirs, à ajuster nos agendas, à parler de plusieurs projets à la fois. Bref, on se fait chier. Depuis mon bureau, je laisse passer l’orage, guignant en contrebas les passantes qui défilent comme sur un podium.
Dans ma tête, la voix surexcitée d’un commentateur relate le spectacle :
« Cher public, merci de nous rejoindre pour le grand concours Miss Passante. Déjà de nombreuses candidates depuis le début de l’après-midi, la compétition s’annonce serrée. Attention. Trois deux un, c’est parti !
Une petite brunette manteau chaperon ouvre le bal. Une démarche élancée, trop peut-être : ses pas de géant lui enlèvent toute grâce. Mais ouvrir la compétition n’est jamais chose facile. Succès d’estime. Surtout face au boudin promenant son chien, aussitôt éliminé. Oh ! Que vois-je ! Deux étudiantes, cheveux dans le vent, pochette sous le bras. Le jeans est précis, la forme intéressante. Dommage que leurs chewing-gums soient mâchés bouches ouvertes. Troisième et quatrième places. Le ballet continue avec une jeune maman qui a choisi de travailler le landau. On sait combien l’instrument est délicat mais ses généreux attraits ne rattrapent pas la faiblesse artistique de sa trajectoire rectiligne. Sixième place.
On m’annonce que Gégé vient de rejoindre le jury. Le nez contre la vitre, il repère une junky échevelée, sans doute un bon potentiel horizontal. Elle s’empare de la troisième place, repoussant nos étudiantes plus loin dans le classement.
Suivent quelques fesses pendantes, culottes de cheval et autres arrières-trains ahurissants. L’heure avance et les premières places restent à prendre. Soudain, une ravissante créature entre en scène. Gégé la déclare victorieuse. De mon côté, je préfère ne pas me précipiter. Comme chacun le sait, la gagnante sera mariée à vie avec le jury. Aussi, mieux vaut-il y réfléchir à deux fois. Et de toute façon, Gégé l’a déjà réservée.
Nouvel arrivage, encore une bourgeoise trop moche pour se hisser sur le podium puis plus rien. La situation est tendue. Le jury s’impatiente.
Ah ! Peut-être la délivrance. Un petit bout de femme de rien du tout. Mais sa coupe Loulou très réussie met tout le monde d’accord. Alléluia ! Le mariage sera prononcé dès qu’elle sortira du champ de vision, dans quelques instants. Attendez ! Oh la la, c’est in-croy-able ! Une superbe blonde avec son téléphone portable ! Le jury hésite. Gégé est dépité. Et une nouvelle brune, un vrai boulet ! Gégé veut changer les règles, ce qui est bien entendu impossible. Quel cas de conscience ! Il faut trancher. Après de grandes concertations, le verdict tombe : la coupe Loulou décroche l’or. Les ultimes bombes s’emparent des places d’honneur, synonymes d’aventures de passage. Pour une fois, le podium est de qualité.
C’était l’élection de Miss Passante en direct des bureaux. A vous les studios. »
Jeudi 10h00 : Le torpilleur fou
Afin de pallier à l’ennui mortel, je décide d’un tour aux toilettes en vue d’une sereine vidange. Et là, l’horreur. L’indicible. L’innommable. Comment dire ? Accoudé au siphon, un étron exceptionnel, tout en longueur, si énorme que la moitié au moins en émerge. L’odeur, la couleur de l’eau, tout est terrible. Il n’y a même pas de papier toilette. Je tire plusieurs fois la chasse sans succès, on dirait du béton. La situation est cauchemardesque. Je fuis.
Gégé m’en avait déjà parlé mais je n’osais le croire. Il sévit à notre étage un de ces monstres que la nature a muni d’une turbine à chocolat pour brontosaure, à vous fabriquer des cigares format 747, rasant les murs incognito, le sourire béat. Forcément : un largage pareil, ça doit sacrément soulager.
Face à cette expérience traumatisante, que dois-je faire ? Piquer un scandale chez le Boss ? Partir méditer la chose en haut d’une montagne ? Ou acheter une grenade explosive et guetter le prochain largage ?
La trouvaille me préoccupe. Y aurait-il à ce même étage un autre excentrique ? Aurais-je un double se cachant comme moi derrière son masque ? Quelqu’un que le système a voulu normaliser sans pour autant y parvenir ? Quelqu’un qui essaie encore d’exister dans ce monde invivable, défendant par cette voie originale le dernier bastion de son être ?
Peut-être le torpilleur fou a-t-il mis au point une variante du morse : trait point trait point. Peut-être que chaque lettre lui demande des heures de concentration. Peut-être qu’au fil des semaines, il déclame des vers extraordinaires.
Qui est-ce ?
Jeudi 14h00 : Première enquête
L’enquête s’annonce délicate. Nous avons affaire à un authentique dédoublement de la personnalité. D’un côté, le travailleur subissant la pression sociale et respectant la norme. De l’autre, l’esprit supérieur. Le poète génial. Le créateur mystique.
Pas facile. A première vue, personne n’a le profil. Il y a bien l’impénétrable Martine Marteau, le pathétique Boss, la vicieuse Annie-les-gros-mollets ou la massive Géraldine, mais comment savoir ?
Une terrible odeur de ratatouille règne à l’étage. Le gang des secrétaires a encore frappé. En dépit de leur acharnement à manger léger, elles restent grasses et molles. On dirait des bombes à eau géantes remplies de potage. Un petit trou à l’agrafeuse et elles vous pissent leur tambouille sur tous les murs de la boîte. En tout cas, ce n’est pas en s’empiffrant de légumes que l’on produit de telles compressions. Elles semblent hors de cause.
Quant aux clones, ils sont à la fois les plus suspects et les moins aptes à développer un tel don. A moins que… Une terrible pensée me traverse : et si c’était la petite Christelle ?
Vendredi 11h00 : Le monde révélé
Bing Bing Bing. Quelqu’un est en train d’exploser la photocopieuse à la masse. Curieux, je retrouve Solénoïde agenouillée devant la bête, poussant tirant les gros cylindres, maniant ses parties mobiles sans la moindre délicatesse. Allons mon enfant ! Elle se relève gênée, s’essuie puis me débite une sérénade sur cette foutue machine qui a avalé le transparent, pourtant le spécial-qui-coûte-cher-parce-qu’il-est-prévu-exprès.
Je tente la méthode éclair : « Tu es en colère parce que tu te crois incompétente. » Silence. Hochement de tête. Ouf ! Deux ou trois phrases paternalistes et l’affaire est dans le sac. Nous allons pouvoir chercher où est passé ce coquin de transparent. Après tout, peut-être la photocopieuse l’a-t-elle digéré ! Solénoïde m’assure que non, ce n’est pas possible, une chose pareille. Parce que la machine, elle se nourrit à l’électricité.
Après une première inspection, je dois me rendre à l’évidence : l’objet a bel et bien disparu. Interloqué, je prends un peu de recul, remarque une trace brillante sur la moquette, de l’autre côté du hall d’entrée. Le transparent ! Il a dû glisser comme sur un coussin d’air. La standardiste ouvre de grands yeux. Je prends une feuille, la laisse tomber légèrement de biais. Celle-ci rejoint la même zone.
La mâchoire de Solénoïde n’en finit pas de tomber. Un monde nouveau s’ouvre à elle. Celui de l’outil maîtrisé. Fini les transparents volatilisés. Fini les cauchemars de photocopieuse en folie. Je devrais être anéanti. Je retourne à mon bureau la joie au cœur. Tant de belles choses en ce monde ! Son regard candide restera longtemps empreint d’un profond respect pour l’explorateur des bureaux, l’inventeur de la copie volante, le découvreur des papiers égarés : moi.
Vendredi 16h00 : Des félicitations inattendues
Hormis Numéro 4, tout le monde est présent au happening de fin de semaine. La petite Christelle est plus rayonnante que jamais et même si je fixe bêtement Solénoïde causant tisanes parfumées, mon esprit se délecte des courbes de la déesse en périphérie de mon champ visuel.
Martine Marteau distribue aux clones leurs résultats hebdomadaires. C’est l’effervescence. Chacun estime la commission qui lui sera rétribuée puis compare avec ses camarades de jeu. Je les regarde s’émuler pour quelques zéros dont, de toute façon, ils ne profiteront pas avant la retraite, cons comme ils sont.
Le Boss, très en forme, nous annonce qu’une étape historique vient d’être franchie. Et cela grâce à moi ! Il revient sur ma performance : avoir suppléé à l’absence de Numéro 4 au pied levé. Je suis contraint d’abonder en son sens, expliquant combien la Charte Qualité m’a coûté de soirées tardives et de recherches laborieuses.
Le Boss reste admiratif devant tant d’abnégation. Ses applaudissements repris en chœur me transportent à des hauteurs stratosphériques. Les yeux fermés, il me confierait les clefs de sa maison, le numéro de son coffre, sa fille cadette en short moulant.
Mais si jamais le dossier bâclé refait surface, je suis un homme mort.