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le journal de Max
- MANUEL DE DEMISSION MENTALE -
SEMAINE 1


Lundi 7h59 : Les trois coups

Ô, joies du bureau ! Ivresse du quotidien ! Elégance du mobilier, bonhomie des surfaces planes, douceur des angles droits. Faux plafonds grisâtres, murs blancs insipides, moquette usée, tout ici invite au transport des sens avec autant d’enthousiasme que le feraient une allée de cimetière, une façade de bunker, une corde de pendu.

Le carillon de l’ascenseur annonce un premier arrivage. Dans le couloir, les voix de mes collègues résonnent de discours convenus. Leur enthousiasme sent bon le rasage frais, la chemise propre, les poches bien rangées.

L’univers du sérieux me rattrape. Le travail. L’équipe. La routine. Le bruit du papier froissé. Celui de la photocopieuse. Des téléphones. Des fax.

Huit heures. Zéro minute. Zéro seconde. Je redresse deux vertèbres, rehausse les paupières, allonge le bras, prélève un dossier de la pile, le place devant moi, l’ouvre au hasard.

Ça y est : je suis Max.


Lundi 14h00 : Une solution élégante

Le Boss entre dans mon bureau les bras au ciel. Une grosse commande vient de tomber mais Numéro 4 est en arrêt maladie. Manque de chance : ce dernier est le seul à maîtriser la Charte Qualité.

Pour mon supérieur, c’est le drame absolu. La déconfiture intérieure, l’estomac en charpie. Je déroule la procédure habituelle (quelques mots apaisants sur fond d’empathie tranquille) mais le spectacle est si affligeant que je finis par craquer : « Je peux le faire. » Bien entendu, c’est archi-faux.

Sur le coup, le Boss en a presque les larmes aux yeux. Deuxième effusion de la journée, on frise la tragédie grecque. Oui pour tout mais stop ! Pour calmer son exubérance, je caresse la bête dans le sens du poil : on forme une équipe super, on va s’en sortir, j’y travaille tout de suite, etc.

A peine le Boss sorti, je jette un œil. Effectivement, c’est du lourd. Même du fond de mon apathie congénitale, je sens le poids des sommes en jeu me chauffer les oreilles. Les prochains jours de boulot s’annoncent corsés.

Quoique. Numéro 4 sera sûrement revenu d’ici là. Alors, pourquoi se fouler ?

L’esthétique de la solution vient de sa simplicité. Le génie du glandeur à l’état pur. D’un geste souple, précis, élégant, je dépose la commande sur la pile. Et hop !


Mardi 11h30 : Un nouveau Diderot

Seulement mardi et déjà la catalepsie guette. Il est temps de rendre visite à mon pote Gégé. La traverse menant à son repère débouche sur un foutoir indescriptible. Les dossiers s’élèvent en de périlleuses colonnes stratigraphiques. Dictionnaires exotiques, traités improbables, papiers en tous genres traînent pêle-mêle. Et au milieu de ce capharnaüm, Gégé trône, le visage fermé, limite funèbre. Bienvenue dans l’univers hostile du cérébral ! Aux curieux entêtés, l’estocade est donnée par une carte postale en apparence anodine, mais adossée de telle façon que l’œil désorienté finit immanquablement par tomber dessus. Elle reproduit un tableau de Dali : Jeune vierge autosodomisée par les cornes de sa propre chasteté, 1954.

Tel un joueur de dames fanatique, Gégé empile les dossiers. Il me libère une chaise, ouvre un tiroir, en sort deux verres. La dégustation commence.

Sa démission mentale remonte à une trentaine d’années, lorsqu’il comprit que « tout ça, c’est du vent ». Exit les objectifs de résultats, plans de carrière et autres carottes financières. Il se consacre désormais au noble art du camouflage. Son disque dur personnel est dissimulé à l’intérieur d’un classeur et chaque jour, mon acolyte y sauvegarde son butin. Car Gégé a une mission. Une œuvre à accomplir qui transcende les petits tracas de l’étage : réaliser la meilleure collection de photos coquines au monde ! Le sérieux avec lequel il mène son entreprise force le respect. Il se rappelle le nom des modèles et arrive même à les reconnaître sur les gros plans.

On pourrait juger cette quête picturale futile. Pas du tout. Ce qui sauve Gégé du néant, c’est sa foi : il croit en la collection suprême. En l’encyclopédie universelle qui embrasserait d’un même élan les blondes camées de Budapest, les brunes siliconées de Rio, les nouilles décolorées du Pink Hollywood. Perdu dans une civilisation absurde, s’élevant de toute sa hargne contre le silence des étoiles, avec la modestie discrète des plus grands, Gégé sauvegarde l’Humanité.

Nous spéculons longuement sur l’absence de Numéro 4. Puis, le maître veut me faire découvrir ses dernières trouvailles suédoises. Heureusement, il est presque midi. Le restaurant s’impose de lui-même. Seule question épineuse : qui invite ? Ou plutôt : qui s’occupe de la note de frais ?


Mardi 15h30 : Martine Marteau

Noisette de veau aux morilles, un régal. Retour à 15h30, la classe. Je vais directement déposer la note chez notre comptable Martine Marteau. Elle est la grande spécialiste des remarques inintéressantes, des jeux de mots stupides, des blagues pas drôles. Démonstration par l’exemple : « Aujourd’hui, je suis au potentiel zéro. En électricité, le potentiel zéro correspond à la masse. Donc : je suis à la masse. » Tordant. En dehors de ses flops titanesques, elle déroule son univers chiffré à vitesse constante. Martine Marteau est le rouleau compresseur des tableaux à quatre colonnes et des articles de loi.

J’entre en trombe dans son bureau et attaque en piqué : « Ô Martine ! Tant de charme sous un voile de flamme. » Un léger sourire la trahit. J’ai ce petit plus qui lui échappe. Aussi, entre nous, il y a un arrangement tacite : un peu de poésie contre un peu d’indulgence.

Appâté par quelques manœuvres interlopes, j’avais même imaginé l’entreprendre. Mais je fus vite rebuté par ce corps sec, surmonté d’une coupe de cheveux étonnante, toute en hauteur, la coiffe Hiroshima. Et puis, sa chair doit avoir un goût bizarre, un peu comme celle du poulet. A réserver aux tordus. Ou à certains explorateurs désoeuvrés.

Elle sort l’imprimé. J’envoie la deuxième salve : « Heuristique de la prospective. Déjeuner avec un consultant extérieur. » C’est à des lieux de sa nomenclature mais je garde un aplomb du tonnerre. Car il faut la surprendre, faute de quoi elle bétonne tout et devient impraticable. Martine Marteau est une rationnelle qui s’ignore : trop rationnelle pour s’en rendre compte. C’est le style à prendre Bach pour un succédané de suites mathématiques. Il lui manque le cœur, c’est tout.

Pas de corps, pas de cœur, mais elle a toute sa tête, c’est-à-dire tout le nécessaire pour me rembourser mon veau morilles. Même si cela me coûte quelques vers de nos grands poètes, sacrilège en ces lieux, qu’ils me le pardonnent. Elle pousse un soupir, griffonne quelques mots, m’indique la case à remplir.

« D’accord, maigre immortalité noire et dorée, consolatrice affreusement laurée, grande mer de délires douée, peau de panthère et chlamyde trouée, je signe et te laisse travailler. »


Mercredi 9h00 : Un égarement volontaire

Mon engagement concernant la Charte Qualité me rattrape. Et Numéro 4 n’est toujours pas revenu. Il me faut justifier un délai supplémentaire. Par exemple en faisant disparaître l’indispensable classeur de références. Le hic, c’est que l’objet se trouve en territoire hostile, chez nos amis les clones.

Les clones forment une meute de jeunes loups, tous définitivement perdus, à se faire des UV en plein hiver, se passionner pour la Formule 1 et se finir avec un film X dans une chambre d’hôtel plutôt que de lever une pute d’enfer pour lui arroser le corps avec un Krug Clos du Mesnil, cuvée 1992. Parce que je ne connais et ne connaîtrai jamais rien d’eux, parce que leur vie est cent pour cent synthétique, je les ai numérotés : Numéro 1, 2, 3, 4…

Une vieille photocopie, quelques feuilles vierges, un crayon, je voyage léger. Dans l’open-space, les téléphones chauffent, chacun sourit derrière son combiné. C’est l’esprit gagnant paraît-il. Les clones ne vivent pas la réalité. Ils se la bouffent tels les héros d’un spot publicitaire continu. Pire que la coke ou la caféine, ils roulent à la com. Un ordinateur portable ultraléger, un téléphone-agenda-mayonnaise et go ! La conscience en marmelade, ils défoncent leurs plus belles années pour rembourser la voiture (deux ans), le mariage grandiose (cinq ans), le pavillon de banlieue (vingt ans) et les frasques de madame (à vie).

Le précieux classeur sous le bras, je repars prestement. Direction l’opposé du couloir, le débarras, l’étagère du bas. Encore deux jours de gagnés, avec une facilité déconcertante.


Mercredi 15h00 : Merci la vie

L’après-midi part en lambeaux. Le café a un goût infect d’orange amère. J’attends, face à la fenêtre, un document alibi entre les mains. La rue est presque déserte. Une voiture roule au pas, hésite, s’arrête. Vu l’allure, le créneau s’annonce prometteur. En pleine heure creuse, ce spectacle est inespéré. Depuis mon bureau, je le cueille comme un cadeau, comme si la vie voulait me dire : « Alors, tu vois, tout n’est pas si moche. »

Le conducteur tourne ses roues, engage la marche arrière. Parvenu à mi-parcours, au lieu de rétablir, il continue de braquer. Le véhicule finit par buter contre le trottoir, se retrouvant en angle droit avec la chaussée. Moment de réflexion, nouvelle manœuvre, elle aussi inversée. A ce rythme, la voiture va bientôt être à contresens ! La portière s’ouvre, une dame d’un âge certain apparaît. Mise en plis impeccable, lunettes de soleil, manteau de fourrure, la totale. Elle constate l’échec, regagne l’habitacle, fait vrombir son moteur, s’apprête à repartir.

Depuis mon poste d’observation, je vois parfaitement que ça ne peut pas passer en un coup. La conductrice ne semble pas du même avis. La porte arrière se rapproche du véhicule stationné devant. Impossible de crier, je suis pétrifié. Dans un immonde bruit de tôle froissée, la voiture prend son virage au ralenti. Finalement, elle avait raison : ça passe ! Nouvel arrêt, nouvelle inspection, nouvelle crise. Cette fois, notre championne part en trombe. C’est beauté.


Jeudi 9h00 : Christelle, CQFD

La nouvelle stagiaire arrive dans une heure. Cela me laisse juste le temps de relire son CV.

Les grands espaces sur la page rappellent le caractère premier de la jeunesse : son vide. Dans le cas présent, on évite au moins la multiplicité des polices, le gras en veux-tu en voilà, l’italique et autre soulignage intempestif. Cette sobriété est la bienvenue. La demoiselle échappe à la tare la plus rédhibitoire d’entre toutes : le mauvais goût. Bien.

Lycée privé, école de commerce, stage à l’autre bout du monde, papa doit avoir le porte-monnaie solide. Très bien. La dernière ligne est de loin la plus intéressante : « loisirs : équitation ». Nous voilà plus proches de la noblesse que de la bourgeoisie. Cela sent bon le parquet qui grince, la grande bibliothèque, les histoires de familles, les fantasmes refoulés. Excellent.

Lorsque la demoiselle entre dans mon bureau, c’est le choc. Epaules jetées en arrière, taille déraisonnable, cambrure vertigineuse, un visage d’ange. Le souffle à moitié coupé, je prétexte avoir trop de travail pour me libérer dans l’instant. La déesse s’éloigne. A chaque pas, les plis de son pantalon laissent deviner des formes parfaites. L’équation m’apparaît comme un flash : plus la cuisse est cylindrique, plus la fesse est sphérique. Je le savais ! A elle seule, cette petite Christelle en est la démonstration vivante. La preuve en soi.

J’imagine la voix sépulcrale de Gégé s’élevant depuis sa turne : « No zooob in jooob ! » Trop tard. Je me sens prêt pour une enquête de grande proximité. Un cambriolage de première classe. Une étude mathématique approfondie.


Jeudi 14h00 : Visite de l’échiquier

Avec décontraction, classe, simplicité, je détaille à notre nouvelle stagiaire les fonctions de chacun. A l’open-space, on retrouve nos infatigables clones. Ils sont à l’entreprise ce que les pions sont au jeu d’échecs : tous attendent une hypothétique promotion mais la plupart passent à la trappe. Puis le gang des secrétaires, composé de Géraldine (déléguée du personnel), Solénoïde (notre standardiste) et Annie (secrétaire particulière du Boss). Martine (notre comptable bien aimée) occupe le rang des pièces lourdes. Quant aux cavaliers, Gégé et moi-même virevoltons de case en case en assurant les tâches de prestige.



Mat en trois coups.


Le pot du vendredi après-midi est notre moment de convivialité. On quitte le jeu défensif pour entrer dans des combinaisons plus explosives. En quelques sauts, Gégé gagne une place stratégique, Martine distribue aux clones leurs résultats hebdomadaires, le Boss se lance dans un discours fleuve. La partie se joue en toute décontraction et au final, objectifs explosés ou plantages monstrueux, il y a toujours une bonne raison de boire un coup.

Pour fêter son arrivée, Christelle décide de préparer une tarte aux pommes. Son enthousiasme illumine la pièce, l’étage, l’univers entier. Je lui souris. Maintenant, c’est sûr : celle-là, mon gars, tu vas te la faire.


Vendredi 8h30 : La pipotique

Numéro 4 n’est pas revenu et le Boss doit livrer le dossier pour midi. Ma tactique d’ajournement a foiré dans les grandes longueurs. Je n’ai plus le choix : il faut pipoter.

Internet est mon ami. Agrippé à ma souris, je pars à la pêche aux paragraphes. Quelques mots choisis et les moteurs de recherche me dégurgitent des kilomètres d’études incompréhensibles bourrées de mots barbares dont je n’ai plus qu’à copier les parties génériques dans mon document. Mais le malheur s’acharne sur moi : la connexion rame comme jamais. C’est la panique. Gégé pourra peut-être m’aider.

Je retrouve mon pote en train de surveiller le téléchargement d’une compilation signée par un certain Docteur Pamezlamoi. Comme il s’agit d’un concurrent à sa divine mission, cela relève d’une priorité absolue, quitte à monopoliser toutes les ressources informatiques de la boîte. Nous regardons la barre avancer lentement. Puis, il me promet de différer la suite de ses investigations picturales.

Le café a un étrange goût de caramel brûlé. Puisant dans mes ressources les plus enfouies, je commence à assembler les paragraphes. En moins d’une heure, le dossier prend forme. C’est indigeste au possible et c’est bien mon intention : que personne ne le lise jamais. Pour corser le tout, il y a même des passages en anglais. Très smart.

Je fignole la première page et envoie ma grosse daube à l’impression. La photocopieuse turbine à plein régime. Solénoïde manie la relieuse sans ménagement. Le Boss passe de bureau en bureau, rassemble les pièces à la va-vite. Seule chose rassurante : même lui n’aura jamais le temps d’y jeter un œil. Mission accomplie.


Vendredi 16h00 : Le pot du vendredi

Pour une fois, je ne suis pas mécontent de me rendre au goûter festif de fin de semaine. Revoir la petite Christelle est une juste récompense après l’effort titanesque de la matinée. La tarte aux pommes de la demoiselle est des plus sommaires. Il y a bien une pâte, des pommes, mais pas de réel mélange des saveurs. A l’évidence, notre stagiaire manque de pratique.

Cette fois, le café a carrément l’odeur d’un désodorisant à la vanille. L’explication ne se fait pas attendre. Pour nous faire plaisir, Solénoïde a ramené sa réserve personnelle. Depuis le début de la semaine, je déguste du moulu bas de gamme parfumé au chocolat, au caramel, à l’orange. Impossible de trouver les mots pour la remercier. Peut-être : « Au secours ! »

Christelle est sous le feu des projecteurs. Chacun y va de son conseil sur la papeterie, l’histoire de la boîte, les objectifs à venir. La belle sature mais il est trop tôt pour l’emmener sur mon cheval blanc. Observant la scène depuis mon coin, je laisse faire.

Du coup, je ne vois pas venir l’attaque en piqué de deux clones en chemises blanches, costumes noirs, cheveux dans le vent, montres suisses, chaussettes à motifs. Ils me parlent de leur nouvelle passion, le cerf-volant. Vu mon statut, je pourrais les éjecter d’une phrase : « Ton cerf-volant, tu te le carres où je pense, tu fais l’avion jusqu’à ton bureau et tu ne m’adresses plus jamais la parole. » Mais la manière la plus économique de s’en sortir est encore d’écouter leur bouillie. Ou du moins de faire semblant. Avant de m’éclipser définitivement, je lance à mes deux excités : « Gardez le reste au chaud, je reviens tout de suite. » Ils acquiescent en souriant. Bonne attente. Bon week-end.




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