ANCIENS TEXTES
A la demande de mon éditeur, et alors même que le texte du livre est inédit, j'ai supprimé le blog afin qu'il n'y ait aucune confusion entre les deux. Pour les nostalgiques de la première heure, voici quelques lignes de feu mon journal infernal qui leur rappelleront, je l'espère, de bons souvenirs.
Siège éjectable
Polar_writer me dit que mon blog "manque de crédibilité". Je prends ça comme un compliment. Sincèrement, merci ! Il y a des jours où je souhaite de tout mon coeur que mon blog manque de crédibilité, que tout cela ne soit qu'un mauvais rêve, qu'en réalité je travaille dans la joie avec des gens sains d'esprit, pour un monde meilleur, une planète plus propre. Je comprends sa remarque comme s'il me disait : "Fais gaffe mon gars, tu navigues un peu à côté de tes Berluti..." Je trouve ça plutôt cool.
Dès le premier jour, j'annonçais la couleur en bas de page : "Blog de décompression". Ici, je ne parle ni de mes folles journées de boulot, ni des dossiers du week-end, ni des cadeaux dessous de tables, ni des marathons en costard, ni des névroses du Boss (ne jamais toucher au Boss). J'ai pris le parti d'une vision romantique.
Solénoïde n'est pas si moche que cela, Gérard est un grand professionnel et A fait du très bon boulot. Mais il veut vraiment se barrer et cela me fout totalement dans la merde. Vendredi, Solénoïde a elle aussi vraiment piqué sa crise et moi, je me fais authentiquement chier comme un rat mort. Pour une question d'anonymat, il est vrai que je décale certaines dates, change les noms, inverse les descriptions mais rien de plus. Je vous fais même grâce du mauvais quotidien : les inimitiés latentes, les attitudes de jeunes cons, les histoires de cul à la pause, etc.
Du fond de cette turbine à fric, ce journal torché à la va-vite est mon jardin personnel, ma seule gratuité. Je peux m'y poser toute sorte de question. Comme je l'ai déjà dit, il a une valeur prospective. Par exemple : Comment dois-je prendre le grand sourire que me fait Gérard ce matin en m'annonçant qu'il entre dans la danse ? Suivez le lien dans la colonne de droite et vous comprendrez... Putain de Gégé ! Seuls les vrais amis peuvent vous poignarder le cul comme ça. Je ne comprends pas trop où il veut en venir mais comme je suis un homme de défi, je réponds de suite : "No problem, I accept the challenge !"

Du fond de mon bureau, je laisse passer l'orage.
Dessine-moi une enflure
Première réunion en vue du salon de la rentrée. Pour le visuel, on fait appel au même gars que d'habitude, un énergumène totalement intemporel avec des cheveux en pétard, une vieille redingote et un énorme cartable en cuir. Je ne sais pas ce qu'ils lui trouvent à la com mais pour moi, ce graphiste est une truie.
Pour justifier ses factures fantaisistes, il dit explorer chaque fois des dizaines de pistes. Tu parles ! Je connais le truc ! En fait, il travaille deux ou trois idées à fond puis les disperse au milieu d'autres toutes pourries, sachant pertinemment que l'on va choisir l'une de celles qu'il a potassées.
C'est décidé. Aujourd'hui, je me le fais ! Avec un soin méticuleux, je choisis l'idée la plus inutilisable possible : une échelle avec des petits bonhommes qui montent. Mais où a-t-il pu aller chercher un truc pareil ?
Devant mon enthousiasme, il reste coi. J'en rajoute des tonnes, lui dit que son intuition est géniale, que ça va dépoter. Mes compliments le laissent de glace, il commence même à tirer la gueule. S'il me dit qu'il ne sait pas comment développer sa propre idée, je le boxe !
Dernières volontés
Comme chaque lundi, je suis en retard. Etrangement, il n'y a personne à l'accueil. Pas plus dans les bureaux. Un brouhaha depuis la salle de réunion... Je vais voir. A mon entrée, les conversations cessent. Tout le monde me regarde. Le Boss m'interpelle : "Alors, comment va Max ce matin ?"
Palsambleu ! Je suis fait comme un rat mort ! Dans un furieux numéro de charcuterie verbale, il se met à me découper à coup de petites phrases bien tranchantes, parlant d'attitude lamentable, d'échec sur toute la ligne, de suites judiciaires, de carrière brisée, de reconversion dans le jardinage.
Vendredi, tout le monde était déjà au courant. Pendant que je fêtais ma consécration avec l'article du Monde, ils lisaient ma prose et préparaient leur vengeance. Solenne pleurniche en continu, Christelle me lance des regards noirs, Guy m'avertit vicieusement que ma femme sait tout, Gérard me tapote l'épaule en me glissant qu'avoir tenu six semaines, ce n'est pas si mal. Pour une fois, ce sont les clones les plus loquaces : Ils m'offrent un cerf-volant ! J'ai également droit à une soupe de la part des secrétaires et quelques pilons de poulet achetés par Martine. Le seul à me soutenir encore est le montant de porte. Sans lui, je serais à terre depuis longtemps. Le système est le plus fort, il m'a dégommé en quelques minutes. Je ne suis plus rien. Plus qu'un martyr... Un martyr du calembour.
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Mais non, chers lecteurs, rassurez-vous ! Je ne suis pas découvert ! Cette raclure de Gégé ne m'a pas trahi. Solénoïde m'a bien accueilli ce matin avec sa voix de cruche déglinguée. Les clones bourrinent comme des cons et Martine-Marteau fait ses photocopies plus mollement que jamais. La journée s'annonce aussi chiante que d'habitude. A tel point que j'ai parfois envie de moi-même me dénoncer. Ça mettrait un peu d'ambiance. Quoique. Ils sont tellement cons, si ça se trouve, ils ne me croiraient pas.

Je regarde mes mains de cadre sup. Elles sont blanches.
Le dernier homme
M'enfin... Que veulent me dire tous ces automobilistes en n'utilisant pas leurs clignotants ? Est-ce du Darwin, du Smith, du Foucault, de l'Habermas ? Est-il question de sélection naturelle, de main invisible, de contrôle social, d’agir communicationnel ? Peut-être faut-il en appeler au Grand Nietzsche !
Tous ces zarbis qui foncent comme des mazus dans leurs cercueils à roulettes. Un trou ? J'appuie et hop, je double. Des queues de poisson à l'envers. Tout le temps. Hop, hop et re-hop ! Droit dans le mur.
Mes manières de bon conducteur m'esseulent. A grands coups de volant, ils me lancent : "Toi, le Brassens des bureaux, le pacifiste de la calculette, le poète des tableaux croisés, tu es en voie d'extinction. Avec mon gros 4x4 ou ma Clio de merde, je te passe à travers."
Comme certains internautes d'ailleurs. Qui m'expliquent en deux trois mots d'où je viens, hop hop, où je vais, hop hop, qui je suis et même ce que je dois faire. Il y a encore beaucoup du ver de terre dans l'Homme. C'est cela leur message. Que je suis de trop. Que c'est une lutte à mort.
Ils me disent : "Bien sûr, si l'on était en face l'un de l'autre, si je voyais ton visage, ce serait différent. Mais pour l'heure, mon frère, tu n'es pas mon frère. Juste un élément du décor sur lequel je peux frapper."
Lettres aux culottes courtes
A ceux qui cherchent par de savants moyens à connaître mon identité.
La réalité ? Quelle réalité ? Celle des murs blancs, de la moquette sombre et du mobilier gris cendre qui habille mon bureau ? J'y ai cru, moi aussi, fut un temps. Je parlais à mes collègues en toute franchise. Meilleure façon de s'en prendre plein la gueule, d'ailleurs. Et à quoi bon ? Leur monde n'est-il pas plus beckettien que le mien ?
Je préfère encore manger à la table des artistes. Là où le pain se partage comme les rires, où les mains se posent sur les cuisses, où l'on se fout d'à-peu-près tout. Je préfère jouer Liszt, lire Proust, célébrer Nietzsche. Marcher vers les sommets embrumés, siester à l'ombre des jeunes filles et me laisser bercer par quelques rapsodies hongroises.
Si je suis découvert, le masque se brisera. Je perdrai sûrement mon job. Il n'y aura plus ni représentation, ni saoulerie, ni déambulation. Quelques baveux viendront se demander comment tel ou tel élément du décor a pu prendre vie. Mais leurs pas résonneront dans une salle vide. La troupe sera partie ailleurs, jouer un autre spectacle.

Elle marche dans la rue, je suis cet immense visage dans le ciel.
Le maniement du sapin
Etre le premier à faire son sapin de Noël, ça c'est la classe ! Je décroche le téléphone et une heure plus tard, magie du taylorisme, un black endoudouné nous livre le conifère. Le staff reste confit. D'accord, c'est un peu tôt mais le 24, on sera tous en vacances ! Sûr de mon fait, je signe le bon de livraison, passe machinalement la facture à Martine mi-mollette. Un travail de haute volée s'amorce. Robert Houdin pousse à hue et à dia la photocopieuse, Guy froisse méticuleusement le papier crépon, Annie trottine à la recherche des guirlandes, Géraldine découpe l'étoile du berger en tirant la langue. La fine fleur du salariat en action.
En fait, j'ai compris Noël à l'école. Lorsqu'on m'a expliqué que les seigneurs médiévaux donnaient banquet sur banquet pendant que leurs paysans crevaient la dalle. C'est ça Noël. Primes de fin d'année, cadeaux compulsifs et goinfreries de masse. La fête du fric. Foie gras, caviar, truffes... alors que mon meilleur repas fut sûrement un sandwich lors d'une excursion champêtre ou une soupe potagère, un soir près du feu.
Pendant que nos télétubbies jouent à DisneyLand, je m'éclipse dans le bureau de Géraldine et subtilise un somnifère. Demain, j'en connais un qui va bien dormir ! Pendant qu'on y est, pourquoi ne pas trafiquer une boîte de chocolats et faire la tournée générale, façon Vol au dessus d'un nid de coucou ? J'imagine Guy mâchouillant son crépon, Robert Houdin courtisant la photocopieuse, Annie enguirlandée (encore plus) et Géraldine braillant du Tino Rossi en 33 tours. Non, restons souples ! Je suis l'ami des sapins bariolés, l'ami de leurs amis et donc leur ami. Ne gâchons pas cette belle opération marketing.
Epilogue
Ils sont venus, ils sont tous là. Les clones délaissant leurs combinés, Martine-Marteau ses archives, le Boss son tiroir. Gégé louche sur la cuissarde de Solénoïde laquelle bave sur une tarte aux pommes faite maison. Wilfrid, le putain de roux, se concocte une monstrueuse assiette de charcuterie. A son habitude, Annie-les-gros-mollets tire la gueule. Le Boss entame son discours de fin d'année. Je l'imagine victime d'un ultime relâchement, montant en poussée verticale jusqu'à s'encastrer dans le faux plafond. Mon pote Gégé me confie qu'il a trouvé un programme de tri automatique pour ses photos coquines. Les clones ont tombé la veste. Je me laisse bercer par leurs rires.
Mais qui vois-je à côté d'eux ? N'est-ce pas Athlète Mental ? La table se prolonge. Bbsato et sharky sont en grande discussion. Nemo, numero 6, JFG, mllesophie, O sont aussi de la partie. Il y a les prouteurs de la première heure, les grands sceptiques, les amusés, les acerbes, les nostalgiques, les accros, les preum's ! En bons journalistes, Alexandre L. et Vincent M. ont sorti leurs carnets. Anne-Lise nous livre ses dernières conclusions. Nico ferraille avec Nico le vrai, l'unique. Tex, Bob, remote control, Mac O Del, krysalia, Dwelsch. Du Bhutan, de Hong Kong, du Guatemala, d'Australie, tous sont venus. Pour les playmates, pour une tranche de rire, pour tuer le temps.
Le couloir est bondé. L'ascenseur n'en finit pas de déverser ses nouveaux lecteurs. Des curieux trifouillent l'ordinateur de Gégé. D'autres cherchent désespérément Christelle. Et Max, où est-il ? Quelques boutonneux fouinent encore. Ont-ils regardé dans le débarras ? Ceux-là se délectent du journal directement depuis le ministère. Inutile de leur demander, ils sont sûrement ici incognito ! Excusez-moi, jolie demoiselle, je ne fais que passer. Les nouveaux talents se sont regroupés à l'accueil. Allez les gars ! Accrochez-vous, vous êtes très prometteurs ! Pas de Max par-ci, pas de Max par-là. Et puis, comment savoir ? Il y a tant de monde. Tant de mots. Tant de rires. Tant de vie.